Published on 2007-12-27 17:35:15
A l’heure ou le développement des intégrismes et des violences perpétrées au nom de Dieu, préoccupent de plus en plus la communauté internationale, le 1er Congrès Mondial des Imams et des Rabbins pour la Paix a donné lieu à une importante réflexion sur les valeurs que promeuvent les religions, les relations qu’elles entretiennent entre elles et l’influence qu’elles exercent sur les populations.
Il s’est agi d’illustrer, à partir des textes du Coran et de la Torah, l’adhésion et la cohésion de l’Islam et du Judaïsme autour de valeurs éthiques et humanistes fondamentales, qui sont au coeur des conflits. Ces valeurs sont en premier lieu : la sacralité de la vie et particulièrement le fait qu’on ne peut tuer au nom de Dieu, l’illégitimité de la domination d’un peuple sur un autre au nom de Dieu ou d’un principe religieux, la tolérance et la reconnaissance de l’autre dans sa religion, sa foi, son culte et ses valeurs, l’appel à la paix, la culture de la paix, etc.
Avant la tenue de cet événement exceptionnel nous avions demandé à Ghaleb Bencheikh de s’exprimer sur les écritures qui sont à la base d’interprétations violentes dans le Coran. Ghaleb Bencheikh est Vice-Président de la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix, physicien, enseignant et présentateur de "Vivre l'Islam" sur France 2. Il est le fils du Cheikh Abbas, ancien grand Recteur de la Mosquée de Paris.
Historiquement, la version du Coran qui nous est parvenue -les travaux sont maintenant quasi unanimes- est ce qu’on appelle la « Vulgate d’Othman », troisième calife. Othman a pris sur lui de considérer une version de lecture élaguée. Il l’a fixée une bonne fois pour toute et on a brûlé le reste des variantes.
Je considère que ce texte ainsi que ce qui nous est parvenu depuis maintenant quatorze siècles environ, doit être lu et interprété avec les approches suivantes :
- Si la parole de Dieu par définition, est inépuisable pour un croyant, sa projection dans le monde des Hommes est finie. Devant l’infini divin, il y a une contingence humaine. La révélation est articulée dans l’histoire et de transmet dans une culture.
- Cela implique que cette parole est assujettie à des interprétations qui comportent un conditionnement de celui qui la comprend. On réalise donc le Coran n’est qu’une succession d’interprétations multiséculaires ; rien d’autre. Les musulmans de part le monde et à travers l’histoire n’ont pas la même approche ni la même appréhension du texte coranique eu égard à la diversité de leur culture et de leur traditions. Aussi, faudrait-il relativiser le texte à son contexte et ne pas l’utiliser comme un prétexte à un nouveau contexte.
Deux types de versets coraniques
Je distingue, pour ma part, deux types de versets coraniques :
- Les versets d’ordre préscriptif ou législatif, les moins nombreux, à peu près le trentième du corpus coranique. C’est une grande erreur que de leur donner une valeur normative, universelle, métahistorique. Ce ne sont, pour certains qu’une jurisprudence – d’origine divine – pour une société tribale vivant au VIIème siècle en arabie.
- Pour le reste, ce sont des récits paraboliques, métaphoriques, allégoriques qu’il faut savoir appréhender avec anagogie. C’est un enseignement et une référence éthique. Il y a par ailleurs l’histoire des prophètes et quelques récits qui, pour les non-croyants, pourraient confiner aux légendes. Ces récits sont présentés d’une manière qui frappe l’imaginaire du peuple récipiendaire, à savoir les bédouins de la péninsule arabique au VIIème siècle. S’il devaient être révélés aux Pays-Bas il y a quelques siècles, on aurait une description du paradis ou de l’enfer à la Jérôme Bosch ou la Van der Wayden. Transposée à l’Arabie du 7ème siècle, les descriptions du paradis et de l’enfer ont un impact sur la psyché du Bédouin - on y trouve verdure, jardins luxuriants, palais, houris - les prendre au pied de la lettre, c’est ridiculiser Dieu ; les descriptions allégoriques changent selon les lieux et les époques. Un regard anthropologique positif, nous ferait dire que celui qui parle, le locuteur, Dieu en l’occurrence, instrumentalise tout au service d’une foi qu’on laisse asseoir.
De nos jours c’est plutôt la partie prescriptive qui pose problème.
A titre d’exemple la question tant débattues du voile n’est qu’un épiphénomène : ce qui était visé est la pudeur, la vertu, l’honneur et la reconnaissance. On doit avoir une lecture de finalité, vectrice, qui tend vers le but recherché.
Si le Coran avait été révélé aux Nunavut, il n’y aurait jamais eu de passage sur le voile parce que la femme esquimau est déjà emmitouflée. En revanche, si cette révélation avait eu lieu chez les Massaï, il y aurait des injonctions beaucoup plus explicites à se couvrir…
Dans leur finalité, les prescriptions resteront intactes, mais le moyen d’y aboutir changera. Qu’on soit d’accord ou non avec cette prescription est une autre affaire. Mais le propre d’une religion est d’avoir une certaine morale pour préserver l’ordre, et pour cela elle va utiliser le discours ambiant, avec ce qui peut être compris au moment où elle épouse la contingence humaine.
Ce que je ne comprends pas, c’est que mes coreligionnaires, hommes ou femmes d’ailleurs, tiennent mordicus à telle ou telle prescription et se permettent une certaine légèreté par rapport à d’autres dont les évolutions sont absolument du même ordre. On attribue à Lao Tseu cet aphorisme, « Lorsque le doigt montre la Lune, l’imbécile regarde le doigt. »
Tout en étant extrêmement respectueux de la liberté religieuse, je ne suis pas sûr que les personnes qui ont battu le pavé parisien le 17 janvier et le 7 février dernier pour défendre le voile, acceptent les conséquences des passages relatifs au témoignage, à l’héritage ou à la tétragammie, qui sont tout aussi bien des prescriptions coraniques.
Par ailleurs, et pour l’anecdote, il est dit dans le Coran à propos du pèlerinage : « Annonce aux peuples le pèlerinage, q’ils viennent de toutes les contrées les plus éloignées, à pied ou sur quelque monture que ce soit » (verset 29 de la Sourate 22). Mais personne au monde ne va en pèlerinage à dos de chameau ! On y va en jumbo jet ou en autocar climatisé. Toujours sous forme anecdotique, à propos du jeûne, nous lisons : « lorsque vous rompez votre jeûne le soir, il vous est possible de manger et de boire jusqu’à ce que vous distinguiez le fil blanc du fil noir.» (verset 187 de la Sourate 2) Personne au monde de nos jours n’ouvre sa fenêtre le matin pour distinguer le fil blanc du fil noir avant de reprendre le jeûne. Et à supposer qu’il veuille s’y conformer, c’est inapplicable en Scandinavie. Alors de deux choses l’une : ou ce Coran a une dimension universelle et il est applicable pour les Lapons, ou ce verset est à comprendre comme un indication du lever du jour. Et à ceux qui s’offusquent de mettre sur le même pied d’égalité la pudeur et l’honneur de la femme avec des passages dont les incidences sont à l’évidences tombées en désuétude, nous répondons qu’il s’agit de la même approche épistémologie. Simplement, dans le cas de la femme, nous n’avions pas connu le moment Freud. Le véritable voile des femmes de nos jours est son instruction, son éducation et son acquisition du savoir.
Légitimer la violence et la haine
En ce qui concerne les passages des écritures qui sont de facture martiale et utilisés pour légitimer la violence et la haine, ils sont à circonscrire dans le temps et dans l’espace. Le problème est que, pour répondre à ces écritures, on procède souvent par un choix sélectif de versets où l’on met en avant ceux qui enjoignent à l’amour ou à la paix, pour mieux faire taire les autres et éluder leurs conséquences.
Nous devons les relativiser à leur contexte historique et conjoncturels. C’est de la mauvaise foi manifeste que de vouloir leur donner une portée universelle et atemporelle. Et à supposer qu’on puisse leur donner cette valeur normative, il convient de les frapper de caducité car il ne vont pas dans le sens de la paix et ils n’honorent pas l’Homme. Leurs conséquences sont rendues absolument obsolètes et désuètes. Nous ne devons pas prendre les textes au pied de la lettre.
Nous n’avons aucune gêne à reprendre les versets de Sourate neuf par exemple, qui disent en substance :
« Maintenant, il est autorisé à ceux qui ont été pourchassés injustement de leur demeure de combattre les mécréants. Combattez les où que vous les trouviez jusqu’à ce qu’ils s’acquittent de l’aumône et accomplissent la prière. S’ils te demandent asile, accorde-le- leur afin d’écouter la récitation de la parole de Dieu. S’ils s’inclinent à la Paix incline toi vers elles. Ne transgressez pas, car Dieu n’aime pas les transgressions. »
Dans une lecture instrumentalisée de ces versets, par un jeu grossier d’analogie, on identifie les russes, les américains et les israéliens comme ceux qui ont pourchassés de leurs demeures injustement, palestiniens, tchétchènes et irakiens. Auquel cas, il faut les combattre ou qu’on les trouve.
Mais afin de pénétrer un texte sacré, il faudrait connaître ce que l’on appelle les circonstances de sa révélation et c’est toute une science. Ce passage concerne en réalité les Mecquois qui ont pourchassé de leurs demeures les autres Mecquois - qui se sont islamisés - et ont du fuir vers la ville qui deviendra Médine.
C’est pour ces raisons que les imams ont à fournir un travail d’exégèse, d’interprétation. Mais encore faut-il qu’ils aient les compétences pour : les connaissances en sciences humaines, en herméneutique, en philologie, en grammaire, en anagogie, en théologie et en théodicée.
© Droits réservés
Les dignitaires religieux, imams et rabbins accompagnés de chrétiens et d’experts du monde entier, se sont retrouvés pour leur troisième congrès mondial, afin de déterminer « ensemble » les moyens de défendre le caractère sacré de la paix et de s’engager concrètement, et dès à présent, à tout mettre en œuvre pour résoudre dans le cadre religieux le conflit israélo-palestinien
Ce Congrès Mondial des Imams et Rabbins pour la Paix s’est tenu à Paris, du 15 au 17 décembre 2008 sous le patronage de l’UNESCO et le parrainage de S.E.M Abdoulaye Wade, Président du Sénégal et Président de la 11ème session de la Conférence Islamique au Sommet.
Tout d’abord, les imams et rabbins rejoints par les chrétiens, confirment leur engagement à dénoncer et condamner désormais, sans cesse, publiquement, et sans aucune réserve, toutes formes de violence, de terreur, d’injustice, qu’elles soient d’origine individuelle ou collective, commises au nom de Dieu et, ou, de leurs religions et des textes sacrés.
Ils réitèrent également leur volonté d’être les garants actifs de la Sacralité de la Paix.
Des citoyens du monde entier se mobilisent pour la paix :
Retrouvez leurs témoignages et leurs messges de soutien pour la fin du conflit et pour la réconciliation entre les Israëliens et les Palestiniens.